D’après l’Oxford English Dictionary, un mème est un élément d’une culture ou d’un ensemble de comportements qui se transmet d’un individu à l’autre par imitation ou par un quelconque autre moyen non-génétique. Sur internet, c’est un élément repris et décliné en masse par les internautes. Le mème est souvent un phénomène mondial mais également très éphémère. Son succès est basé sur le détournement à grande échelle d’un élément, d’un personnage, d’une photographie ou d’une vidéo en apparence sans intérêt. Bien que beaucoup se plaisent à prôner l’inutilité des mèmes, je trouve qu’ils ont l’avantage d’être à la fois divertissants et renouvelables à l’infini, car il est possible de détourner un objet déjà détourné, et ainsi de suite. De plus, le mème est source d’une certaine démocratisation de l’acte humoristique et de la création graphique (j’exclus ici tout jugement de valeur qualitative).
Le premier mème, et surement le plus répandu à ce jour, est le smiley. Celui-ci aurait été inventé par Harvey Ball en 1963 pour une société d’assurance américaine qui voulait une campagne interne pour améliorer le moral de ses employés. Depuis, le smiley est tombé dans le domaine public et n’a cessé d’évoluer en arborant de nouvelles formes. Nombreux sont les smileys créés par les internautes eux même en utilisant les signes typographiques mis à leur disposition :
Nombreux sont les mèmes diffusés ou re-détournés sur le très populaire site humoristique 9gags.com. Les images publiées sur ce site utilisent notamment énormément de visages dessinés aux expressions diverses que l’on appelle des rage comics et que l’on peut retrouver un peu partout sur le net (trollface, coolface, rage guy, « y u no » guy, etc…) Nous allons nous arrêter quelques instants sur une sélection de mèmes très populaires.
Nyan Cat
Vidéo originale sur le lien suivant : www.youtube.com/watch?v=QH2-TGUlwu4
Nyan Cat est une vidéo en 8-bits d’un chat volant, le corps enfermé entre deux tartines et avec un arc-en-ciel lui sortant du derrière. Le tout sur une musique rapide et répétant en boucle Nyanyanyanyanyanyanyan ! (nya étant l’onomatopée japonaise du miaulement).
La vidéo originale à été vue 70 millions de fois le 5 avril 2012, c’est-à-dire un an après sa mise en ligne. Elle a, entre temps, été détournée en plusieurs versions : smooth jazz nyan cat, rasta nyan cat, mexican nyan cat, nyan Bieber, nyan Mario, nazi nyan cat, nyan cat version de 100 heures, version plus lente ou plus rapide, et bien d’autres… Il est difficile de comprendre pourquoi un tel succès. Qui aurait pu se douter un jour qu’un chat volant en 8-bits enfermé dans une tartine au bout d’un arc-en-ciel ferait autant de bruit ? Le tout est en tout cas absurde, et donc assez drôle. Mais l’intérêt de Nyan Cat est surement ailleurs. L’engouement pour cette vidéo vient peut-être de son potentiel à être détournée.
En d’autres mots, les internautes ont pu, sans réellement s’en rendre compte, estimer au premier coup d’œil ce qui pouvait jouer le rôle de variant et d’invariant dans cette vidéo, et en quoi ce serait drôle de l’exploiter. Certains mèmes, comme celui-ci, ne naissent pas d’un détournement, mais sont par la suite sujet au détournement massif. D’autres naissent directement du détournement massif d’une image initialement quelconque.
Sad Keanu
En 2010, l’acteur Keanu Reeves a été l’inspiration d’un même. L’origine se trouve être une série de photos prise par un paparrazzi, un jour où l’acteur n’avait visiblement pas le moral. Le 4 juin 2010, un utilisateur de reddit.com publie la série de clichés le montrant seul sur un banc, le regard vague, en train de manger un casse-croûte devant un pigeon. Très vite, les détournements photomontés de toute sorte se multiplient : on le voit assis parmi les constructeurs d’un building new-yorkais de cette fameuse photographie, ou bien entre Churchill et Staline lors de la conférence de Yalta, ou encore dans le wagon d’une montagne russe. Certains n’ont pas fait preuve du plus bon goût en intégrant l’acteur sur le dos de la petite Vietnamienne, dans la triste photographie où l’on voit des enfants Vietnamiens courant sur la route afin de fuir les attaques des Américains au napalm. Et détournement en chaîne, une réplique de la scène a même été réalisée en lego. Le site BuffFeed.com a réalisé une courte sélection de ces détournements : www.buzzfeed.com/memecore/10-best-sad-keanu-images-1ea9. La démarche, bien que toujours difficilement explicable, est évidemment humoristique, et surtout dérisoire. L’internaute joue le jeu du paparrazzi en détournant ses clichés afin de rire au dépend de l’acteur. La qualité graphique est ici souvent moindre, ou en tout cas moins présente que pour les détournements des Nyan Cat, mais l’effet est immédiat et l’action d’autant plus ouverte au plus grand nombre. Notons que le même mode de détournement a été appliqué avec frénésie au début du mois de janvier dernier au fameux « homme nu de la Redoute ».
South Park et les mèmes
La série animée South Park a construit deux épisodes autour des mèmes. Le premier est le 4ème épisode de la saison 12, intitulé Canada en grève et diffusé le 2 avril 2008 sur Comedy Central. L’épisode fait apparaître de nombreuses célébrités internet apparues originellement dans des vidéos YouTube. Sont notamment représentés Tay Zonday, interprète de la chanson Chocolate Rain, le programmeur Jay Maynard surnommé Tron Guy, Numa Numa, Jedi Kid, Afro Ninja, l’adolescent en pleure criant « Leave Britney alone », le bébé rieur ainsi que les animaux célèbres comme la « marmotte psychopathe » ou le panda qui éternue. L’idée des enfants de la série de gagner de l’argent grâce à YouTube intervient quatre mois après le lancement de« Partners », un programme pilote de rémunération des créateurs sur le site de partage de vidéos. YouTube a en effet annoncé, en décembre 2007, vouloir récompenser ses créateurs de contenus en partageant une partie de ses revenus publicitaires. Les mèmes se réduisent ici à un groupe de phénomènes internet isolés les uns des autres et qui produisent comme seule réaction des internautes le chiffre astronomique représentant le nombre de fois qu’ils ont visionné leur vidéo. Les mèmes ne sont pas les sujets de l’épisode, mais des guest stars très populaires servant de décors au sujet principal. Cependant, le second épisode qui traite des mèmes est bien différent, et montre une grande évolution du phénomène en quatre ans. Mercredi 28 mars 2012, Comedy Central diffuse le troisième épisode de la saison 16, intitulé Faith Hilling.
Les mèmes sont alors au coeur du sujet, mais sont assez différents de ceux vus précédemment. Bien qu’il s’agisse toujours de phénomènes vus en masse sur internet, le mème consiste ici, pour l’internaute, à répéter dans la vie réelle ce qu’il voit sur internet tout en se filmant. Le mème est ici moins une vidéo divertissante qu’une mode aussi frénétique que ridicule (hormis l’apparition du Nonono Cat). L’épisode tend d’ailleurs à souligner le caractère particulièrement éphémère de ces modes, ainsi que les situations absurdes qu’elles provoquent (comme, par exemple, baisser son pantalon pour se frotter les fesses par terre « comme un vieux chien ».)
Les chats sont aussi, et à juste titre si l’on considère leur représentation sur internet, très présents dans cet épisode. En effet, les chats commencent à se prendre en photo la tête dans une tartine. Selon le spécialiste des mèmes présents dans l’épisode, les chats auraient évolué pour atteindre le niveau intellectuel de l’homme. Les réalisateurs de South Park, comme à leur habitude, détournent ici les codes de certains films de science fiction américains (on peut penser ici à La planète des singes.) De plus, le spécialiste en question s’évertue à prévenir les enfants du danger des mèmes en leur faisant croire que le mimétisme de ces phénomènes internet les tuera. Il leur montre d’ailleurs une vidéo montée représentant une série de personnes qui meurent écrasées par un train pendant qu’ils reproduisent un mèmes en se filmant. Comme souvent dans la série, l’épisode représente des situations extrapolées et poussées à l’extrême afin de dégager tout le caractère ridicule d’un phénomène de société.
Le mème est donc ici très proche de sa définition initiale, c’est-à-dire indépendante d’internet, que j’ai énoncée au début de cette partie. En effet, le terme de mème a été proposé pour la première fois par Richard Dawkins dans Le Gène égoïste (1976) et provient d’une association entre gène et mimesis (du grec imitation). Dawkins souligne aussi la parenté de son terme avec le mot français même. Les mèmes ont été présentés par Dawkins comme des réplicateurs, comparables à ce titre aux gènes, mais responsables de l’évolution de certains comportements animaux et des cultures. On se rend compte alors que la présence du scientifique dans cet épisode n’est ni anodine, ni absurde. Pour les réalisateurs de South Park (Matt Stone et Trey Parker) les mèmes sont apparemment des icônes populaires mises sur le même plan que n’importe quelle mode, à l’instar de Pokemon, treize saisons auparavant. Dans le premier épisode, ils représentent une valeur marchande proportionnelle au nombre de fois que leur vidéo a été vue sur YouTube.
Dans le deuxième, ils ne sont plus représentés matériellement par des personnes mais par des mimétismes de masse. Le mème acquiert donc un caractère immatériel car il n’est plus plastiquement détourné, mais seulement reproduit par les internautes à la manière d’une mode au multiple noms. La seule trace plastique serait la vidéo que s’évertue à prendre chaque enfant lorsqu’il effectue son mème/mimétisme.
Pour finir, voici une liste de mèmes populaires que je n’ai pas cités précédemment :
- Les Chuck Norris Facts
- Hamster Dance
- This is Sparta
- All your base are belong to us
- Les vidéos de chats en tout genre
- Peanut Butter Jelly Time
- Pedobear
- Evolution of dance
- Epic Sax Guy
- Trolololo d’Edward Hill
- Leakspin
- Friday de Rebecca Black
- Nonono Cat
- Angry german kid
- Coucou tu veux voir ma bite
Les mèmes et leur approche par les internautes permet donc, il me semble, de reconsidérer la création graphique comme un acte de divertissement démocratisé. Le détournement est alors à la fois l’outil de la création, mais également celui de la démocratisation de cette création graphique.
Raphaël Bazzo





